Réflexion faite

Par Frédéric Campeau, T.S.

Respect, dignité, empathie, justice sociale. Il n’est pas toujours simple de faire valoir ces beaux principes quand il s’agit d’une clientèle méprisée par l’ensemble de la population. Comment faire preuve d’empathie envers des individus qui ont commis des gestes des plus crapuleux : agression sexuelle, voies de fait, meurtre? C’est que l’empathie n’est pas envers les gestes, mais bien envers l’être. C’est que l’être humain n’est pas que ses mauvais coups, même s’il s’agit des pires monstruosités. On n’a qu’à penser à toutes ces victimes d’inceste qui, bien qu’elles ont fait un bout de chemin pour se réparer, continuent d’aimer leur père abuseur; c’est l’être qu’elles aiment, celui-là même qui a été un très bon père en dehors de ces mauvais comportements sexuels, et non les gestes qu’elles continueront de maudire toute leur vie. Et dire qu’elles sont souvent incomprises, voire jugées elles-mêmes pour leurs sentiments, par certains intervenants…

Pour moi qui travaille auprès des délinquants, ces notions prennent tout leur sens dans le concept de l’humain avant tout; je sais que peu importe ce qu’un individu a fait, pour le voir dans chacun de mes clients, que derrière leur violence, il y a la souffrance. Beaucoup de souffrance. Elle n’est pas moins importante parce qu’elle a quelque chose à voir avec ce qu’il en a fait de terrible. Ce qui est terrible c’est de tirer la ligne du respect, de la dignité de l’empathie au nom des principes de justice sociale bien appuyés par l’opinion publique populaire qui distinguent les bons des méchants. Pire encore, c’est lorsque nous, les savants du domaine du comportement humain posons un regard plutôt biaisé sur les individus, confondant bêtement l’être humain de ses comportements; distinguant alors ceux de qui on peut s’occuper et les autres qui sont blessés au point de faire mal à leur tour.

Il n’est pas question de déresponsabiliser les délinquants face à leurs délits pour autant, d’excuser leurs mauvaises conduites à cause de leurs blessures. L’impératif est de reconnaître que tout être humain quel qu’il soit et s’il souffre, a droit à l’empathie, la dignité, le respect et la justice sociale. N’est-ce pas à nous de faire l’effort de questionner nos limites qui entravent l’application des principes de base de la relation d’aide pour mieux comprendre les individus qui nous sont confiés dans nos différents services? Tant que la souffrance m’est accessible dans les rapports avec mes clients, j’estime avoir de la matière pour travailler.

Autrement dit, quand un client me donne accès à son vécu, plus souvent qu’autrement largement hypothéqué lui-même par des abus, des carences, des dysfonctions, et bien celui-là mérite toute mon attention. C’est là, à mon avis, l’essence même de notre raison d’être, nous les intervenants de nous occuper de la souffrance des individus, de voir à améliorer leur mieux-être car c’est ainsi que nous contribuons à une société plus humaine. J’en étais convaincu lorsque j’ai décidé d’étudier en travail social, mais maintenant après 23 années de pratique, je peux affirmer en toute connaissance de cause qu’il n’y a pas de limites à notre savoir-faire dans l’accompagnement des êtres humains pour devenir meilleurs, eux… et nous aussi.